Franchir les lignes rouges de la Russie
[Une bêtise artificielle : la moitié droite de la fenêtre s'ouvre vers l'intérieur, la moitié gauche vers l'extérieur.]
Il fait froid et il bruine aujourd’hui dans le nord de la Russie, ce qui retarde quelque peu les réparations chez moi. Pour ne pas perdre de temps, je vais m’efforcer de faire de mon mieux pour tenter de sauver le peu qui reste de la civilisation occidentale. Je ne m’attends pas à des résultats fantastiques, mais cela aide à passer le temps. Et donc…
Ces dernières années, un nouveau sport des plus malsains s’est développé : « provoquer l’ours russe ». Il s’agit de mener des attaques limitées sur le territoire russe. L’objectif est de causer des dégâts à un site stratégique quelconque — un aéroport militaire, une raffinerie de pétrole ou, à défaut, un dortoir rempli d’enfants endormis (comme cela vient de se produire à Starobelsk, dans la région de Lougansk, où se trouvaient 86 enfants, dont 35 ont été blessés et où les équipes continuent de déblayer les décombres sous lesquels certains enfants sont encore coincés). Le dernier rapport en provenance du lieu de l’incident se lit comme suit :
« Sur le site de l’effondrement du dortoir, les sauveteurs déblayent les décombres à la main et à l’aide d’engins lourds. Le corps d’une victime a été retrouvé, et l’emplacement de trois autres a été localisé. »
FLASH INFO ! « Jusqu’à 18 personnes pourraient se trouver sous les décombres à Starobelsk, a rapporté [le gouverneur de Lougansk] Miroshnik. »
Le but de ce jeu consiste à découvrir les « lignes rouges de la Russie », à déterminer avec une certitude absolue quel type de dommages peut être infligé à la Russie sans aucune répercussion. La raison pour laquelle ce jeu est des plus malsains est qu’une fois que vous découvrez la « ligne rouge de la Russie », vous finissez par mourir. Ce n’est ni une plaisanterie sinistre ni une exagération : c’est un fait technique.
Commençons par clarifier un petit point lié à un abus de langage. Pour avoir le moindre sens, les « lignes rouges » doivent être connues à l’avance. Autrement dit, une partie qui se sent lésée trace une ligne sur une carte (à l’encre rouge, pour insister) et déclare publiquement : « Franchissez cette ligne et c’est la guerre ! » L’autre ou les autres parties se trouvent alors face à un choix :
1. S'abstenir de franchir la ligne rouge
2. Franchir la ligne rouge et faire face à la guerre
Si vous devez faire exploser des dortoirs remplis d'enfants pour découvrir où se cache cette « ligne rouge », ce n'est pas la ligne rouge que vous recherchez. Vous êtes déjà en guerre — la question est déjà tranchée — et ce qui reste à déterminer, c’est l’ampleur des dégâts que vous subirez en conséquence. La Russie réagira-t-elle en bombardant des dortoirs remplis d’enfants endormis ? Non, commettre des crimes de guerre est contraire aux règlements militaires russes. Quelle sera alors la réponse de la Russie ?
Les indices permettant de répondre à cette question sont librement accessibles et sans équivoque : la Russie se prépare à une frappe nucléaire tactique limitée contre l’OTAN. Elle sera limitée dans le sens où la Russie n’a pas l’intention de transformer toute l’Europe occidentale en désert radioactif (ce dont elle a pourtant la capacité). L’objectif est plutôt de mettre un terme à ce nouveau sport malsain consistant à « provoquer l’ours russe ».
La logique est la suivante : si l’Europe occidentale est frappée par quelques armes nucléaires tactiques, l’OTAN et son mandataire ukrainien ne pourront plus se livrer à ce sport sanglant étrange et pervers.
Quelques remarques supplémentaires s’imposent.
• La triade nucléaire russe est entièrement modernisée et dispose de vecteurs de charge nucléaire que les forces de l’OTAN ne peuvent intercepter. Autrement dit, tout tir de missile russe est un tir assuré. En particulier, les missiles Kinzhal et Tsirkon à ogive nucléaire sont supersoniques (respectivement Mach 10 et Mach 8) et l’OTAN ne dispose d’aucune défense aérienne qui serait efficace contre eux.
• L'OTAN ne dispose d'aucun système de lancement de charge nucléaire que la Russie ne serait pas en mesure d'intercepter. Tout ce dont elle dispose, ce sont des bombardiers (qui seront abattus bien avant d'entrer dans l'espace aérien russe), des missiles balistiques qui suivent des trajectoires prévisibles, ce qui les rend faciles à cibler, et des missiles de croisière subsoniques. Elle dispose également de quelques bombes aériennes, mais celles-ci sont inutiles à moins qu'un bombardier ne puisse être positionné au-dessus de la cible, ce qui est impossible.
• Le nombre total d’armes nucléaires dont disposent les nations européennes (le Royaume-Uni et la France) est du même ordre de grandeur que le nombre de missiles et de drones ukrainiens que les défenses aériennes russes interceptent en moyenne chaque nuit. Le nombre d’ogives nucléaires tactiques à la disposition de la Russie s’élève à au moins 1 500. Alors que les armes nucléaires françaises sont sous contrôle souverain, celles du Royaume-Uni sont prêtées par les États-Unis et ne peuvent être utilisées qu’avec l’accord du Pentagone.
Il est raisonnable de s’attendre à ce que si la Russie lance une frappe nucléaire tactique sur l’Europe (qui pourrait ensuite se vanter d’avoir découvert les lignes rouges de la Russie), les États-Unis s’abstiennent de lancer une frappe nucléaire sur la Russie. Le choix pour les États-Unis est clair : frapper la Russie et subir sa riposte, causant des dégâts inacceptables, ou ne pas frapper la Russie et regarder l’Europe partir en fumée de l’autre côté de l’Atlantique, en toute sécurité et dans le plus grand confort.
Compte tenu du caractère national de la Russie, l'expression « provoquer l'ours » est tout à fait appropriée. On ne peut tirer que très peu d'enseignements du langage corporel ou des expressions faciales d'un ours. S'il est suffisamment agacé, l'ours vous attaquera sans aucun avertissement préalable et vous arrachera probablement le visage. De même, il est tout à fait atypique pour les Russes de donner le moindre avertissement. Ils n'avertissent pas — ils agissent.
Ainsi, le premier signe qui vous indiquera que la Russie a finalement mordu à l’hameçon pourrait être un éclair très vif, une onde de choc qui vous fera tomber de votre chaise, puis une boule de feu orange à l’horizon qui se transformera progressivement en champignon atomique. Que faire si cela se produit ? Si vous souhaitez survivre, vous devrez effectuer certains préparatifs à l’avance et mettre en œuvre un plan dès que possible. Je vous expliquerai ces préparatifs et ce plan dans mon prochain article.